La Part De Séduction Dans Le Processus De Création

Je n’ai jamais cru une seule seconde que l’on pouvait coller dans le seul but de coller. Je crois également assez difficilement aux seules perspectives purement artistiques. En fait, je ne crois pas que l’on puisse pratiquer un art, quel qu’il soit, sans avoir consciemment ou non, un besoin de séduction, ou du moins, sans rechercher quelque chose qui pourrait faire écho chez l’Autre – même si parfois c’est notre propre ego que nous désirons séduire.
Quelle part de séduction entre donc dans la pratique de l’art du collage ?
Ou pour formuler la question différemment : quelle est, dans le processus de création, la part effective ou subjective du regard de l’autre ?
Bien évidemment, ce n’était pas une question facile à poser à mes pairs. S’il est aisé de franchir le seuil d’un atelier, il est en effet plus difficile de passer la porte de la conscience individuelle, pénétrer l’intimité des histoires personnelles, et en bref, briser le miroir propre à chaque individu.
D’autant qu’une certaine confusion pouvait voir le jour. Si Michel Houellebecq affirme « la possibilité de vivre commence dans le regard de l’autre » et si l’adage populaire définit la séduction par cette définition lapidaire : Séduire, c’est être aimé sans avoir à aimer en retour ; je cherchais pour ma part à bien différencier le désir de séduire de celui de plaire -ou de celui du besoin de reconnaissance.
La question étant maintenant clairement posée, consultons le catalogue des réponses.
Celle de Jorge tout d’abord, qui assume particulièrement ce besoin de séduction dans le processus de création : « Quand je fais un collage normalement, c’est pour une exposition, une commande, etc. Donc il est composé de manière à ce qu’il séduise le public concerné. Par exemple, lorsque j’ai réalisé, il y a une dizaine d’années, un collage ayant pour thématique le Salon du collage, c’était pour qu’il soit exposé justement à l’édition suivante de ce salon, et bien sûr qu’il séduise tous les collagistes, comme un clin d’oeil à l’art du collage, à son salon et son public. »
Sylvie, quant à elle, avoue une recherche d’autoséduction : « Si charme je fais c’est d’abord et avant tout pour me charmer moi-même, découvrir encore une facette et une autre, et finalement pour finir assouvir ma quête d’identité. Si cela plaît aux autres tant mieux, et si cela leur déplaît, tant pis ! »
Pour Gaël, la séduction n’est pas présente de façon consciente, car comme il l’affirme avec raison on ne peut plaire à tout le monde, ni être aimé de tous : « Il me paraît évident que la séduction entre en action dans le processus de création étant donné qu’on crée rarement uniquement pour soi (sauf si on envisage l’art comme thérapie personnelle destiné à ne jamais être montré à quiconque). Une oeuvre artistique renvoie à la communication, elle est conçue et réalisée pour communiquer avec l’autre, pour se confronter au regard de l’autre. »
Comme le dit si bien Gaël, l’acte de création est lié au besoin de montrer cette création, et l’exposition – qui en résulte – c’est toujours « s’exposer » devant l’Autre.
Il y a une part de Mon coeur mis à nu de Baudelaire dans chaque création d’artiste, pour autant qu’il compose avec le coeur.
Ainsi Lise explique : « La part du regard de l’autre qui entre dans mon processus de composition est égale à 100 %, puisque ces collages ont vocation à être montrés en exposition. Ils ont vocation à être vus, appréciés, évalués, contemplés, analysés, survolés par des regards avertis, des regards curieux, des regards bienveillants, des regards qui le seront moins et puis… mon regard .. sur ma capacité à réaliser un travail de qualité, à construire une image lisible, compréhensible et plaisante…
Mais cette prise en compte n’intervient dans le processus de création que dans ma façon d’appréhender mon travail, dans la façon de le faire évoluer, ce qui est plus lié à la technique. »
Quelles que soient les réponses, si bien des artistes concèdent cette part effective du regard de l’autre dans leur création, tous ou à un près, soulignent, comme Catherine, qu’ils n’y pensent pas lorsqu’ils créent car cela freinerait leur liberté d’expression, ou même les tétaniserait dans leur processus de création.
D’autant que, comme le souligne Catherine : « Quelquefois mes propres collages exposés ne me plaisent pas, mais plaisent au public. Est-ce de la séduction cachée ? En fait, c’est insidieux car je colle pour me faire plaisir et quelquefois vient la pensée, mais est-ce que cela va plaire à X, Y, Z ? Alors suis-je subjective ou objective en créant pour le plaisir ? »
Quant à moi, il n’est pas sûr que j’ai séduit mes interlocuteurs ni mes lecteurs avec cette question.

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