Arrêt sur collage (extrait) : Agnès Cukier

Nul ne connaît les arcanes du parcours emprunté par un artiste lorsqu’il compose : cheminement personnel où s’entremêlent, outre le savoir, la technique et l’imaginaire, le présent imagé au passé conjugué d’un à venir qui parfois n’en revient  pas.

On ne connait pas plus le pourquoi d’une œuvre, mais l’art étant avant tout une rencontre, et parfois même, une rencontre avec soi-même, cette connaissance-là n’est pas la clef indispensable pour ouvrir les portes subjectives d’une commune affinité.

Pourtant, en cette exposition de novembre 2014 intitulée L’art du collage au cœur de la création, je ne m’étais aucunement donné rendez-vous.

De permanence en permanence, comme tout organisateur digne de ce titre, je profitais d’un instant de calme – entre deux vagues de visiteurs – pour découvrir enfin  à mon tour les oeuvres accrochées aux cimaises et je naviguais de toile en toile, hissant haut la voile de l’émerveillement lorsqu’une œuvre – pareille à nulle autre – vint heurter la coque de mon frêle esprit.

Le responsable de cet abordage, le collage intitulé  « Ebruitement du silence » signé d’Agnès Cukier.

C’est devant cette toile que j’ai décidé de jeter l’encre.

« Ebruitement du silence » est un collage du mot « Silence » écrit plusieurs centaines de fois à la plume sur du papier parcheminé en translucide, donnant à l’ensemble, suivant le point de regard – bâbord ou tribord – un aspect de relief et de mouvement figé.

La technique ou plutôt le procédé utilisé relève de la littérature, et plus précisément de l’oxymore.

Ainsi, j’ai jeté l’ancre pour que les écumes se taisent, et que l’encre parle.

Mais parler du silence, n’est-ce pas en quelque sorte parler pour ne rien dire ?

Au même titre qu’une minute de silence n’est pas soixante secondes de non-dit, le silence peut-il devenir à son tour l’objet, non d’un malentendu, mais d’un mal entendant, ou d’un mal que l’on attendait plus.

C’est parfois ce que l’on ne voit pas dans une œuvre qui fait la différence avec telle autre, puisque l’invisible ressenti est cette différence non assujettie à l’indifférence.

Cependant faudrait-il ébruiter le silence de peur qu’il ne se taise ou qu’il ne fasse écho à d’autres silences : le silence qui se répète est-il un silence qui bégaye, ou un non-dit qui se dédit ?

Et « si la parole est d’argent et le silence est d’or », la parole non formulée  peut-elle être monnayable pendant que le silence dort ?

Enfin, l’affirmation d’une pensée verbale peut-elle se déployer dans une architecture picturale ?

Les réponses, multiples, ne peuvent qu’émerger que de la Poésie, autant que seuls les mots de la tribu ne peuvent être compris que par les ersatz de cette même tribu.

« J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges  » affirmait Rimbaud dans son Alchimie du verbe.

Et Mallarmé, dans son manifeste L’art pour tous, en fixait les règles : « La poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence … ».

L’ébruitement du silence est affaire de poésie, ce lien naturel qui unit depuis trois cent cinquante années littérature et art du collage, et qui a été sublimé par certaines recherches de Jiri Kolar.

Chaque art a son langage, son mal, et ses mots, et le double langage de la poésie en collage pose en sa création les limites de la simple compréhension de son mouvement non quantifiable : Nous connaissons la vitesse du son, mais comment connaître celle du silence ?

Et celle de Son silence ?

De ces lettres collées, et de toutes les questions posées, une seule demeure après la vision :

Est-il possible d’être sans lettre ?

(Extrait de l’ouvrage « Arrêt sur collage »)

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